Lettre d’un séminariste en mission...

     Cela fait près de 6 mois que je suis en mission ici au Caire. J'habite à Daher, un ancien quartier chrétien situé près du centre-ville. Je dis ''quartier chrétien'', car sur un territoire relativement petit, on retrouve environ une dizaine d'églises orthodoxes et catholiques de tout rite confondu (Copte, Syriaque, Maronite, Byzantin, etc), mais aussi ''ancien'' car la majorité de ses habitants n’est plus chrétienne. C'est un milieu relativement populaire, sale et mal entretenu, mais surtout très vivant et cordial.

     Depuis mon arrivée, j'ai eu la chance de m'y promener souvent, poussé la plupart du temps par la nécessité plus que par l'envie, c'est-à-dire soit pour trouver une pièce afin de réparer la toilette, des lampes pour l'église, ou bien pour aller faire une clé ou imprimer des documents.

     Le fait est que petit à petit le Seigneur me donne des occasions de sortir de mon nombril et de mon confort afin d'entrer à Son service, et cela se fait toujours dans des cas très concrets. En petit bourgeois canadien que je suis, c'est toujours en quelque sorte me faire violence que de me lancer dans tout le chaos de cette ville, où l'on klaxonne et crie sans arrêt.

     S'ajoute à cela la barrière de la langue…

     Au début, c'était assez laborieux de me faire comprendre, maintenant c'est un peu mieux, quoique ma connaissance de l'arabe égyptien reste encore très basique. Puisqu’il y a quasiment un monde entre l'arabe classique, celui que j'étudie de peine et de misère depuis 3 ans, et l'arabe dialectal, qui d'ailleurs diffère sensiblement du libanais. C'est donc toujours en trébuchant sur les mots que je réussis à me faire comprendre.

     On me demande souvent si je viens de la Libye, de la Syrie ou de l'Iraq, et d'habitude j'hésite à dire que je suis canadien, car l'idée qu'un illuminé puisse voir là une chance en or de gagner le paradis en égorgeant un occidental est toujours un peu présente dans mon esprit et je dois confesser que ma foi n’a pas encore atteint le niveau du martyr! Il m'arrivait donc de dire que j'étais libanais pour avoir la conscience tranquille, mais maintenant j'avoue plus souvent ma nationalité. Et presque toujours, les gens sont ravis d’entendre un canadien leur parler en arabe.

     D'autre part, les personnes que je côtoie plus régulièrement, que ce soit à la paroisse, à la communauté ou à l'école, savent bien que je suis un séminariste et tout le reste.

     Après la vie dans le quartier, vient la vie à la maison et en paroisse. Je réside dans l'appartement du père Manolo, un prêtre chilien issu du même séminaire que moi. La maison se trouve être au second étage de l'évêché siro-catholique du Caire. Ainsi, notre voisin du dessous n'est nul autre que l'évêque!

     La réalité de l’Église en Égypte est très petite; elle compte trois paroisses, deux au Caire et une à Alexandrie, pour un total de quatre prêtres et un diacre. Deux prêtres, les pères Manolo et Chéfik, ainsi que le diacre, Piotr, viennent de mon séminaire, bien que pour l'instant, Piotr soit encore au Liban où il termine sa formation et sera ensuite envoyé à la paroisse d'Alexandrie qui est fermée depuis plus de 20 ans.

     Bref, l'Église siro-catholique est une église de survivance, remplie de nombreux problèmes, notamment ceux de la migration et de la sécularisation de ses fidèles. En effet, très peu viennent célébrer la messe. Il y a pourtant quelques jeunes, mariés ou non, qui ont une part active dans la vie paroissiale.

     Outre le père et moi, il y a un autre séminariste en mission, Matéo, un colombien du séminaire de la Galilée. Et bien qu'il soit plus jeune que moi, il en est déjà à sa sixième année de séminaire. Je m'entends bien avec lui. C'est un bon vivant et il est à ses affaires, ce qui m'aide moi qui suis plutôt paresseux. Le Seigneur nous donne une grande communion dans la liberté et la sincérité.

     En décembre dernier, la première famille en mission de l'histoire du chemin au Caire est arrivée. Elle vient de Barcelone, quoique le père est argentin. Ils ont 6 enfants, de 4 mois à 7 ans. C'est impressionnant de voir l'action de Dieu au milieu de la précarité qui est la leur. C'est un beau témoignage pour moi. Cela m'aide à relativiser mes petits problèmes de séminariste. De plus, j'aide les enfants à apprendre le français, car ils fréquentent une école de langue française. Ce n'est pas facile, surtout qu'ils sont encore petits, mais tant bien que mal j’essaye de leur transmettre l’amour de notre magnifique langue.

     Le temps d'itinérance est très révélateur, surtout du fait que je suis en paroisse, car j'apprends à connaître une réalité qui pourrait fort probablement devenir un jour la mienne. Mais c'est aussi un temps privilégié pour apprendre à me connaître moi-même, pour croître humainement et dans la foi. Il y a beaucoup de combats, quotidiens ou plus généraux. Je suis souvent mis face à mes faiblesses et à mes manques, et comme je suis orgueilleux, c'est dur pour moi de les reconnaître comme tels. Je vois cependant que le Seigneur m'appelle à être humble et simple et à voir dans ces faiblesses un moyen par lequel Il veut me sanctifier. Cela aussi est très concret, que ce soit avec l'apprentissage de l'arabe, les relations humaines ou avec mes croix personnelles. J'apprends à laisser le Seigneur me travailler, à le voir dans les autres qui me reprennent ou me dérangent.

     Malgré tout, je suis en paix. Enfin, bien qu'ayant la tête dure, je sais que lorsque je laisse le Seigneur faire son œuvre en moi, je suis vraiment heureux, car de mon propre fond, rien de bon ne peut sortir.

          PAX

Emmanuel Bélanger

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